jeudi 02 août 2018

La méthode Trump et l’indigence européenne

Par Laurent Hanseeuw, administrateur de sociétés, économiste et membre du Groupe du Vendredi. Egalement paru dans L’Echo du 27 juillet 2018.

Depuis son arrivée au pouvoir voici un an et demi, la plupart des commentateurs et intellectuels du monde entier s’accordent en cœur pour décrier les faits, gestes et paroles de l’actuel Président des Etats-Unis. A l’évidence, sa grossièreté et l’outrecuidance de la plupart de ses propos en font une cible facile pour critiques en panne de réflexion.

Au-delà même de la forme, ses décisions erratiques, brutales et l’argumentation nébuleuse qui les soutient donne à penser que Donald Trump est un homme dangereux à la place qu’il occupe, y compris pour son propre pays.

Il n’en demeure pas moins important de remarquer qu’un certain nombre de ses positions sont en fait en parfaite continuité avec la position des administrations américaines qui l’ont précédé, que cela soit sur l’investissement militaire des pays de l’OTAN ou le néomercantilisme chinois, voire européen.  Sur ces points, la seule différence entre Trump et Obama réside dans la méthode. L’ennui c’est que Trump, du moins en partie, tend à réussir là où ses prédécesseurs n’ont pu que constater le statu-quo.

Les négociations commerciales en cours illustrent probablement à merveille ce propos. On dépeint fréquemment, sans doute partiellement à raison, Trump comme un protectionniste d’arrière-garde. Mais cette lecture tend à résumer l’analyse aux paroles et non aux faits. Depuis leur rentrée dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001, les chinois ont développé un système économique hybride, dont le fil conducteur est immanquablement le nationalisme et protectionnisme économique, allant de l’interdiction pour une société étrangère d’acquérir plus de 50% des parts d’une société chinoise aux subsides cachés pour une flopée d’entreprises parastatales.

En Europe, un certain mythe existe quant au fait que nous serions les dindons de la farce du commerce international et que, contrairement aux Etats-Unis, nous ne pourrions pas protéger nos entreprises via un « Buy European Act » à l’instar du dispositif américain. C’est pourtant une lecture qui fait fi de la réalité. L’Europe a une balance commerciale positive gigantesque, de près de 500 milliards par an. En comparaison, les 120 milliards de la Chine paraissent presque quotité négligeable. Ce résultat est le fait d’une construction monétaire hybride, où la monnaie européenne reste structurellement sous-évaluée de par sa fragilité institutionnelle ; ce qui permet aux pays économiquement les plus dynamiques, Allemagne et Pays-Bas en tête, d’exporter des volumes records ; atteignant des balances commerciales absurdes, de près de 10% de leur PIB. Les attaques frontales de Trump contre l’Allemagne ne sont donc pas le résultat d’une fantaisie du Président mais d’une analyse structurelle d’une partie de la problématique, du moins par son administration.

Trump manque évidemment cruellement de nuances dans ses positions ; des sujets aussi complexes ne trouvant jamais leur source dans une seule explication. Mais la nuance ne fait pas toujours une bonne position de négociation. Cela fait vingt ans que la Chine a construit son modèle et dix ans que l’Europe a construit cette stratégie commerciale, fut-elle par défaut. Il est manifeste que, du point de vue américain, la nuance n’a pas fonctionné. Trump, sans doute plus par nature que par stratégie, change donc le paradigme en s’attaquant de manière frontale à la problématique. Et il semble que les premiers résultats lui donnent raison, les européens s’engageant déjà à lever une série de barrières protectionnistes (soja, appareils médicaux, etc.).

A l’évidence, à long-terme, pareille approche utilitariste et manichéiste des relations internationales va accroître la fréquence des conflits, y compris militaire. Mais la responsabilité de cette évolution n’est pas toujours ni uniquement la responsabilité de la partie belliqueuse. Laisser pourrir des situations in équilibrées ad vitam amène inévitablement, d’une manière ou d’une autre, à ce type de situations.

Notre effarouchement, drapé de belles intentions à l’égard de Trump, nous conforte peut-être dans nos certitudes. Mais cela ne fait pas une politique cohérente et structuré à long-terme.