jeudi 06 septembre 2018

Monetair beleid gaat vooral over macht

« Comment se porte l’économie ?» Ah ! L’économie… cette sphère abstraite, mais quantifiable, dont la bonne santé et la croissance sont des objectifs assumés des politiciens et électeurs.

Magali Caroline Van Coppenolle, économiste, passionnée de gouvernance financière et membre du Groupe du Vendredi. Également paru dans L’Echo du 7 septembre 2018.

« Comment se porte l’économie ?» Ah ! L’économie… cette sphère abstraite, mais quantifiable, dont la bonne santé et la croissance sont des objectifs assumés des politiciens et électeurs. C’est un système qui a ses propres experts, les économistes, qui en décrivent les mécanismes, des lois qui semblent presque naturelles, dans un jargon technique. « L’économie » occupe une place centrale dans nos sociétés, mais peu de citoyens en parlent son langage, créant un désengagement inévitable des citoyens et une dépendance aux experts. Dans nos éconocracies, des pans entiers des politiques publiques sont dé-politisés : les choix sont fait par des experts et non des électeurs. Cette dé-politisation est particulièrement exacerbée quand il s’agit de nos politiques monétaires. Le mot « politique » dans « politiques monétaires » devrait pourtant mettre la puce à l’oreille : une politique monétaire n’a ni l’exactitude, ni la neutralité d’une science exacte.

Il y a peu de certitudes dans le monde des théories monétaires. Le concept même de la monnaie n’a pas de définition communément acceptée : anthropologues et politologues ne sont pas toujours d’accord avec les économistes qui ne sont eux-mêmes pas toujours d’accord entre eux. La monnaie est-elle un moyen de paiement, d’échange, de thésaurisation, d’endettement ? La finance islamique par exemple interdit « la monnaie qui crée la monnaie », c’est-à-dire, les taux d’intérêts. L’économiste Silvio Gesell a proposé, au début du vingtième siècle, un concept de monnaie qui n’aurait pas ou peu de valeur de thésaurisation et qui servirait uniquement de moyen de paiement ou d’échange. Les processus de création et de gestion de la monnaie sont aussi soumis au débat, auquel même une banque centrale telle que celle d’Angleterre prend part : est-ce la banque centrale qui crée la monnaie via l’imposition d’un taux d’intérêt ou seraient-ce les banques commerciales via les prêts ? L’inflation, c’est-à-dire l’augmentation des prix et qui est une des conséquences de l’augmentation de la masse monétaire, ou l’argent en circulation, est aussi sujet à controverse. Selon le FMI et certains économistes, tel Ha-Joon Chang de l’Université de Cambridge, il n’y a pas d’évidence concluante que la stabilité des prix, un objectif que partagent toutes les banques centrales dans l’OCDE, aille toujours de pair avec une stabilité de l’économie.

Ces débats sont cruciaux. La monnaie, sa création et sa gestion, sont les produits de choix qui ont un impact fondamental sur l’organisation de nos sociétés et des structures du pouvoir que l’on y trouve. Gesell, par exemple, tenait à créer une monnaie qui permettrait de diminuer le pouvoir de ceux qui détiennent et accumulent de la monnaie par rapport à ceux qui produisent et détiennent des biens. L’interdiction des taux d’intérêt, elle, se met clairement en contradiction avec la possibilité, théoriquement infinie, d’accumulation du capital. Une accumulation qui, dû entre autres à une croissance exponentielle encouragée par les dérégulations des marchés financiers, joue un rôle important dans l’accroissement de l’inégalité sociale et économiques dans les pays membres de l’OCDE. De plus, les banques centrales politiquement indépendantes mènent des programmes dont les conséquences ont des impacts politiques. Bien qu’ardente défenseuse de son programme d’assouplissement quantitatif, La Banque d’Angleterre évaluait en 2012, que ceux qui avaient le plus bénéficié de sa politique étaient les 5% de citoyens britanniques les plus riches.

Si la structure de nos monnaies joue un rôle sur les structures de pouvoir dans nos sociétés, si les politiques monétaires ne sont pas le fruit de lois naturelles et exactes et que leur effets redistributifs ne sont pas neutres, alors, construire l’avenir passera aussi par une réflexion, et peut-être une réinvention, de nos monnaies, leurs créations et gestion, et des marchés qui en découlent : les marchés financiers.

Pour que cette réflexion soit fructueuse et qu’elle permette d’ouvrir de nouvelles voies, il faudra qu’elle sorte du débat éconocrate. Bruno Colmant invitait, il y a quelques semaines, dans les pages de L’Echo, à discuter de la privatisation de la monnaie, pour empêcher les états de s’endetter via des politiques monétaires expansionnistes (pour rappel, ceci devrait théoriquement déjà être l’objectif des mandats d’indépendance des banques centrales). Mais cette discussion évita les questions les plus cruciales : quel type de privatisation et quel type de monnaie ? Quel en serait son impact sur les structures du pouvoir ? Qui feraient les choix de politiques monétaires et avec quelle responsabilité démocratique ? Ce sont ces questions-là qui importent et doivent être posées de manière démocratique. En y répondant, l’équilibre sera de concevoir un système qui se sert des sciences économiques comme d’un outil et non comme d’un carcan.

C’est avec urgence et lucidité qu’il faut affronter la technocratisation extrême de nos systèmes qui limite le pouvoir démocratique, afin d’empêcher le raz-de-marée des solutions faciles et dangereuses du populisme. Utilisons les sciences économiques comme un outil pour entamer des discussions qui n’en utiliseraient pas leur jargon. Re-politisons nos débats sur la monnaie pour ouvrir le champ des possibles, et, en tant que citoyens, déployons notre imaginaire pour penser la monnaie au service de la société de demain.