vendredi 26 octobre 2018

Pourrons-nous encore choisir pour qui voter ?

Julien Raone est philosophe et membre du Groupe du Vendredi. Également paru dans L’Echo du 26 octobre 2018.

Cette semaine, mon téléphone portable est tombé en rade. Après avoir comparé les modèles récents et écumé les magasins spécialisés, j’ai fini par pousser les portes d’une grande enseigne de la capitale. Passée l’expérience architecturale, on y foule la terre sainte d’un nouvel élan religieux, celui du dogme des données et de la foi en l’algorithme portés par les géants du numérique. Plongée dans les arcanes d’un nouvel obscurantisme qui pourrait bien dissoudre la politique des hommes par les hommes …

Aux portes du temple

L’enseigne loge dans une immense cathédrale vitrée parcourue de longs autels de bois massif où trônent les fétiches téléphoniques. Rapidement monte l’impression d’être absorbé par plus grand que soi. L’aménagement des sanctuaires de la consommation emprunte aux rites, icones et symboles du religieux (1). Dans ce temple de la connectivité, où les appareils se côtoient dans un design léché, tout est net et épuré. L’esthétisation du monde marchand est comparable aux procédés utilisés jadis par l’église pour attirer les fidèles (2). Les affects et les sens sont mobilisés; on entre physiquement en contact avec les appareils. Les vendeurs, dont l’autel occupe le fond de l’édifice, enchainent les confessions, délivrent les premiers sacrements de l’hyper connexion et répandent les mises-à-jour de la bonne parole.

En 1973, Jacques Ellul écrit « Les nouveaux possédés » (3). En dépit des discours sur la désacralisation et la laïcisation des sociétés occidentales, Ellul prétend que nous ne sommes pas moins croyants pour autant, bien au contraire. Si le christianisme a perdu des parts de marché, la technique les a conquises. En observant les fidèles fixer le graal illuminé au creux de leurs mains jointes, j’ai le sentiment de côtoyer d’obscurs fanatiques plutôt que des modernes éclairés.

Les chemins de la conversion

Je déambule dans la nef centrale, entre les idoles parfaitement alignées. Au centre de toutes les attentions, le smartphone et ses promesses nombreuses : maitriser ses relations et son image, optimiser son temps et ses déplacements, accéder à l’immédiateté et à une infinité de contenus multimédias. Des pouvoirs quasi-divins pour une existence toujours plus confortable et prévisible. En retour, les fidèles font offrande de leur corps et leur esprit sur les apps et les réseaux sociaux en partageant leurs préférences et  leurs intimités, leurs envies et leurs affinités, leurs performances et leurs angoisses, leur état d’humeur et de santé. Les sacrosaints algorithmes y trouvent de quoi lire l’avenir ; ils recoupent ces montagnes de données pour prédire les comportements futurs – un achat, un vote ou un crime – et les phénomènes collectifs – une épidémie, un embouteillage ou une famine.

Dans « Homo Deus », succès de librairie illustrant les thèses portées depuis plusieurs décennies par nombre de penseurs critiques, Yuval Noah Harari popularise le dataisme en tant que religion du siècle. Plus besoin de comprendre pour décider, de délibérer avant d’agir ou d’analyser les infos avant de poser un choix, « il nous suffit d’enregistrer et de connecter nos expériences au grand flux de données, et les algorithmes découvriront leur sens et nous diront que faire » (4). Les hommes ont besoin de croire et de trouver du sens. Dans une société en perte de repère où le sens est écrasé par le calcul et où l’insignifiance va grandissante, le discours technologique gagne en autorité. La puissance du dataisme ne tient pas tant à la qualité de ses prédictions qu’à sa promesse de répondre à ce besoin.

Démocratie automatique

Je me fraie un chemin vers la sortie pour retrouver l’air libre. Sur le trottoir, mes pieds se prennent dans une vague de tracts électoraux chassés des boites aux lettres par le vent d’octobre. Demain, les algorithmes prédiront mon vote en fonction de mes affinités alimentaires, de mes dernières lectures, de mon état de santé et du contenu de ma messagerie électronique. Serai-je capable de résister à la tentation du parti ou du candidat qui m’est proposé, à réfléchir par moi-même ou à me distancer de cette prédiction basée sur les traces que j’aurai laissées sur la toile? Le mode de gouvernement qui s’annonce, celui de la décision par algorithme et de l’idéal d’harmonie par le calcul, risque de vider le débat public et d’automatiser la délibération collective (5). Ne sommes-nous pas en train d’abandonner la possibilité du choix en politique?

Céder à une divinité technique le soin de régir nos existences, par épuisement ou fainéantise, par intérêt ou par fatalisme, par peur ou par isolement, c’est abandonner tout projet d’autonomie individuelle et collective. Cette tentation se nourrit de la fatigue qu’éprouvent les individus, livrés à eux-mêmes et réputés seuls responsables de leur sort, à bricoler dans leur coin le fil de leur existence. Elle se gave tout autant de la difficulté de nos démocraties à tracer un horizon de sens et un projet commun auxquels se raccrocher.

Une après-midi à déambuler dans les magasins hi-tech sans pouvoir choisir, perdu dans la foultitude de modèles disponibles. Je suis reparti bredouille. Je pense que je vais ressortir ce vieux portable, celui avec le jeu du serpent qui croque des pommes au point de s’en mordre la queue …  

  1. Lardellier, P. (2013). « Un anthropologue à l’Apple Store. », Questions de communication, 23: 121-144.
  2. Lipovetsky, G., Serroy, J. (2013). L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste. Paris : Gallimard.
  3. Ellul, J. (1973). Les nouveaux possédés. Paris : Fayard.
  4. Harari, Y.N. (2017). Homo Deus. Paris : Albin Michel. p.415.
  5. Rouvroy, A., Berns, T. (2013). Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation dans la relation? Réseaux, 177(1) : 163-196.