vendredi 15 juin 2018

Qui paiera le prochain hôpital quand Belfius sera coté en bourse?

L’introduction en bourse de Belfius a été repoussée. Le gouvernement a-t-il conscience du fait qu’en détenant Belfius, il dispose d’une opportunité exceptionnelle de créer de la valeur ajoutée au sein de l’économie belge?

An Beazar est ingénieur, entrepreneur, spécialiste dans le domaine de l’énergie et membre du Groupe du Vendredi. Egalement paru dans L’Echo du 15 juin 2018.

L’introduction en bourse de Belfius a été repoussée. Le gouvernement a-t-il conscience du fait qu’en détenant Belfius, il dispose d’une opportunité exceptionnelle de créer de la valeur ajoutée au sein de l’économie belge? Gagnons du temps afin de mieux analyser l’impact de l’entrée en bourse et de lancer un débat de société.

Vous confiez votre épargne à une banque. À quelle fin souhaitez-vous qu’elle utilise cet argent?
Pour financer des projets plutôt risqués qui vous apportent potentiellement un rendement élevé ? Préférez-vous qu’une partie de votre argent serve à la rénovation d’un hôpital dans votre quartier ou que des investissements soient réalisés dans le domaine de la mobilité au sein de votre commune ?

Belfius s’est spécialisé dans le dernier type de projet évoqué.
En Flandre, plus de 50 % des projets liés aux communes et au secteur des soins sont financés par Belfius. En Wallonie, ce chiffre dépasse les 90 %. Belfius est parvenu à maintenir les taux de ces crédits à un niveau assez bas. Ces crédits à long terme ne rapportent en d’autres termes pas tant que cela à la Banque, mais représentent un bénéfice très important pour la société et favorisent la croissance de l’économie locale.

Environ un tiers des 90 milliards d’euros d’actifs sur le bilan de Belfius sert à financer ces projets. Un montant similaire est investi dans des projets d’entreprises et de PME belges, ce qui permet également à l’économie belge de progresser.

En cas d’entrée en bourse, les actions pour lesquelles chaque belge a en moyenne versé 363 € sous la forme d’impôts seront vendues à des actionnaires partout dans le monde. Un belge qui achète une action aura donc payé deux fois pour cette dernière. En règle générale, un actionnaire en bourse recherche avant tout un rendement élevé à court terme. Vous aurez tôt fait d’imaginer les problèmes potentiels que cela peut engendrer. Les communes et les hôpitaux, qui parvenaient encore à se financer de façon abordable pour les crédits à long terme, seront les premiers à faire les frais des exigences de haut rendement des actionnaires. Ce sera la société qui paiera alors la note liée aux charges d’intérêt supplémentaires provoquant la forte augmentation des frais hospitaliers, des prix des transports en commun, etc. L’Union des Villes et Communes de Wallonie a demandé des garanties afin de s’assurer que le service que lui fournit actuellement Belfius restera identique après l’entrée en bourse. Cet appel est resté lettre morte.

Gagner du temps

Dès lors, l’entrée en bourse doit encore faire l’objet d’un examen approfondi. À l’initiative du ministre Van Overtvelt, le High Level Expert Group a publié un rapport intitulé « The Future of the Belgian Financial Sector » (L’avenir du secteur financier belge). Selon ce dernier, la vente d’actions Belfius aura également une incidence sur l’économie réelle, les finances publiques et sur la structure du secteur financier belge. Une étude plus détaillée est fort opportune à ce sujet.

La banque est actuellement la propriété du citoyen belge et un débat de société est donc également tout à fait de mise. Pour l’instant, tout est arrangé à huis clos, sans l’intervention du Parlement.

Même le projet actuel, à savoir une conservation d’une partie du capital de la banque, ne peut être mis en œuvre sans plan, ni vision. Autrement, nous nous dirigeons à coup sûr vers une entrée en bourse totale. Le moment me semble donc idéal pour gagner du temps et bien réfléchir au but que nous souhaitons atteindre en tant qu’actionnaire majoritaire.

S’il s’avère, après une analyse et un débat approfondis, qu’il est préférable à long terme de ne pas privatiser la banque (ou la majeure partie de la banque), nous devrons nous montrer plus créatifs et innovants que par le passé. Nous pourrons éventuellement nous inspirer d’initiatives similaires et réussies en Allemagne, au Luxembourg, au Danemark ou en Suisse. 9 des 10 banques les plus sûres au monde sont détenues par les citoyens. Une structure de gouvernance solide et le professionnalisme du management constituent un bon premier pas. Les pratiques issues du passé de Belfius/Dexia, qui consistaient à attribuer des fonctions de hauts cadres à des hommes politiques de premier plan au sein de la banque, sont à éviter.

Entre-temps, nous avons manqué le coche pour l’optimisation des finances publiques. Ces dernières semaines, les actions bancaires ont en effet fondu comme neige au soleil. Si les recettes pour 30 % de la banque avaient été estimées au départ à 3 milliards, elles ne seraient plus désormais que de 2,4 milliards. En outre, des exemples de l’étranger démontrent que les revenus engendrés par une entrée en bourse peuvent s’avérer extrêmement décevants (ABN Amro, Royal Bank of Scotland). Par ailleurs, il s’agissait là de banques sur lesquelles ne pesaient aucun contentieux telle une épée de Damoclès, comme le dossier Arco. La facture pourrait s’avérer très salée pour l’actionnaire actuel.

Nous pouvons aussi laisser cette opportunité nous glisser entre les doigts et entrer en bourse sans disposer d’un plan solide pour les actions de la majorité. Le débat de société devra dans ce cas attendre la prochaine crise où le gouvernement devra jouer une nouvelle fois au banquier, bon gré mal gré, pour racheter la prochaine banque « trop grande pour faire faillite » avec l’argent de nos impôts. Faisons-nous honneur à l’économie de marché lorsque les bénéfices sont privatisés alors que les pertes sont nationalisées ?