jeudi 03 mai 2018

« Sous les pavés, het strand » Et si Mai 68 avait commencé en Belgique ?

« Il faut faire comme les camarades de Louvain », c’est avec ces mots que Daniel Cohn-Bendit, leader de mai 68 en France, motive les étudiants avant les évènements de Paris.

David Méndez Yépez est économiste, auteur-compositeur et ex-président des étudiants de l’UCL et de la FEF (Fédération des Etudiants Francophones). Egalement paru dans L’Echo du 4 mai 2018.

« Il faut faire comme les camarades de Louvain »   1   c’est avec ces mots que Daniel Cohn-Bendit, leader de mai 68 en France, motive les étudiants avant les évènements de Paris.

Le 15 mars 1968, le journal Le Monde écrit : « ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c'est l'ennui. Les Français s'ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde »

En revanche, en Belgique des étudiants se mobilisent depuis plus de deux ans pour une transformation profonde de leur université et de leur pays. A l’époque, l’université catholique de Louvain est dirigée par un pouvoir organisateur dont la direction est constituée par l’épiscopat. Il décide tant des grandes orientations prises par l’Alma Mater, que de la vie morale en convoquant, par exemple, les étudiants ne respectant pas la non-mixité des hébergements universitaires ou en condamnant un article traitant de la contraception... L’université est un état dans l’état, comme au Moyen-Âge

Concernant la vie étudiante, France Blanmailland décrit la situation comme suit: « Les francophones ne parlent pas néerlandais, même pas dans les magasins. Les milieux sociaux sont différents, moins de 5% des étudiants francophones sont issus de familles ouvrières, alors que la Flandre envoie à Leuven un nombre croissant de jeunes catholiques issus de milieux de plus en plus larges »   2  

L’augmentation massive du nombre d’étudiants contraint l’université à réfléchir à des extensions hors des murs de Louvain. C’est dans ce contexte-là que de plus en plus de flamands considèrent qu’un transfert de la partie francophone de l’université doit s’opérer vers la Wallonie.

En mai 1966 et en réaction à cette volonté, les évêques rédigent une déclaration épiscopale affirmant que l’université catholique de Louvain est solennellement indivisible et que « ceux qui entrent à l’université se soumettent volontairement à ceux qui y détiennent l’autorité ». Comment ne pas être offusqué par l’arrogance du haut clergé et d’une partie de la bourgeoisie francophone de l’époque ?

Dès le lendemain de la parution du commandement épiscopal, des milliers d’étudiants descendent dans les rues de Louvain, en réaction à cet autoritarisme, pour exiger le transfert de la partie francophone, mais aussi pour démocratiser l’université. Cette nouvelle vague, qui dépasse les enjeux communautaires, est incarnée par Paul Goossens   3  , principal leader étudiant flamand de cette période :

«Tant qu’on appuyait le transfert, personne [dans le monde néerlandophone] ne contestait notre action. Mais quand on affirmait "le droit divin n’existe plus, il faut plus de démocratisation", cela ne passait plus. En Flandre, nous étions considérés comme des hérétiques parce que nous mettions en question l’organisation "en piliers" de la société ».   4  

Une partie significative du mouvement étudiant flamand milite alors pour une université démocratique, non gouvernée par le haut clergé et pas seulement destinée à une élite. L’idéal d’une université ancrée dans son territoire et au service de la communauté qui l’entoure légitime le « Leuven Vlaams » et l’idée que la Wallonie accueille sa propre université complète. Mais Paul Goossens est formel, il n’a jamais prononcé « Walen buiten » : « Ce n’était pas les étudiants louvanistes qui attisaient ce slogan, mais les bagarreurs paramilitaires du Vlaams Militanten Orde [organisation d’extrême droite]. Quand ils criaient « Walen buiten », nous criions « Bourgeois buiten ». Ce n’était pas idéal non plus, mais à la guerre comme à la guerre. Entre 1966 et 1986, nous avions donné une dimension sociétale à « Leuven Vlaams », qui a fait peur aux leaders du mouvement flamant traditionnel. Nous disions : « il n’y a pas que Louvain qui est autoritaire et unitaire. Tout l’état l’est ».   5  

Les idéaux de démocratisation portés par cette frange du mouvement étudiant flamand sont largement partagés par plusieurs représentants étudiants francophones. Pour reprendre le slogan de Paul Galand (porte-parole des étudiants louvanistes francophones de 1968 à 1969), une fois le transfert acté, l’enjeu est alors devenu « transfert-transformation » : le transfert doit être accompagné d’une transformation vers une université au service de la société, décloisonnée et engagée.

Paul Goosens et Paul Galand organisent des manifestations ensemble et défendent des positions politiques communes, destinées désormais à leur université respective : la KU Leuven et l’UCL. Ils proposent par exemple que les étudiants aillent une partie de l’année académique travailler aux côtés des ouvriers.

On dit souvent que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Cet adage correspond probablement bien à ce qui s’est joué en Belgique dans les années 60. Pourtant, si l’histoire ne retient que le « Walen buiten » rappelons que bien d’autres enjeux se sont joués ces années-là.

La conception qu’un pays a de sa propre histoire préfigure largement l’avenir auquel il pourrait aspirer. Autrement dit : une population à qui l’on raconte que l’histoire de son pays se résume à des conflits communautaires et pas à des luttes sociales, aura bien du mal à imaginer que s’engager en vaut la peine.

1 — Citation issu d’un article paru dans Le Soir, le 29 avril 2008.
2 — Citation issue de la revue Politique de mars 2018
3 — Qui deviendra rédacteur en chef du journal De Morgen, journaliste pour le De Standaard et Knack, ainsi que correspondant européen pour l’agence Belga.
4 — Citation issue de la revue Louvain d’avril-mai 2008
5 — Citation issue de l’interview accordée à Knack en mars 2018