vendredi 24 août 2018

Soyons réalistes, recommençons à rêver

Maroussia Klep est fondatrice d’Impact Story Telling et membre du Groupe du vendredi. Également paru dans L’Echo du 24 août 2018.

Peu de place aujourd’hui à l’optimisme. A la télé, dans les journaux, sur nos smartphones, il devient difficile de s’extraire du climat angoissant et omniprésent sur l’état de notre société.

Pourtant, d’autres grilles de lecture existent. « Le monde va beaucoup mieux que vous ne le pensez, » observent Jacques Lecomte et Steven Pinker, à la une du Courrier International de ce mois, qui énumèrent nos progrès récents : déclin de la violence mondiale et de la mortalité infantile, diminution des taux d’extrême pauvreté, accroissement de l’espérance de vie et du taux de scolarisation des filles. Comment dès lors expliquer la tendance actuelle à accentuer ce qui va mal ?

Certes, la conjoncture économique offre peu de perspectives réjouissantes. Si l’illusion de profit perpétuel faisait encore rêver hier, les Trente Glorieuses sont à présent bel et bien révolues. Notre rythme de vie n’est plus tenable. Faute d’alternatives, on continue pourtant d’avancer avec des œillères ; aveugles à l’épuisement des ressources sur lesquelles repose le système ; inquiets d’avoir à partager nos privilèges pour plus d’égalité ; noyant enfin un manque de sens dans la consommation et le plaisir immédiat. Pire, l’absence de perspectives désirables résout certains à se tourner vers les porte-paroles du populisme ou de l’extrémisme.

C’est vrai, nous avons aujourd’hui de gros défis à relever. C’est vrai, la superpuissance développée par l’Homme sur la planète, couplée à la rapidité de transmission permise par les nouvelles technologies, rendent ces défis probablement plus globaux et préoccupants qu’ils ne l’ont été dans le passé.

Mais s’alarmer ne suffit pas. Sans proposition concrète ou voie d’amélioration, les critiques s’essoufflent vite. Le changement climatique en est l’exemple : Il y a quelques années, les projections effrayantes ont permis de donner le signal d’alarme et de mobiliser les foules. Puis les graphiques apocalyptiques ont commencé à lasser. Et à décourager. Ce manque de discours engageant ne touche pas seulement les « écolos » : l’Europe s’insurge contre le Brexit, mais quelle vision d’avenir offre-t-elle à ses membres ? Les politiques et les médias s'affligent face à Trump et ses électeurs, mais qui leur a proposé une alternative suffisamment forte et séduisante à la promesse de rendre leur existence « Great again » ?

Même au cinéma et dans les séries télé, les dystopies abondent, qui exacerbent les dérives de la société actuelle. Si ce n’est par le terrorisme ou l’afflux de réfugiés, la planète finira bien par imploser de chaleur, après que la race humaine ait été exterminée par des robots... suite au prochain épisode.

Le diagnostic est là : notre société souffre aujourd’hui d’une carence aiguë en utopies. Même ce terme, autrefois synonyme d’aventures, suscite désormais les appréhensions : « une idée naïve, irréaliste, voire dangereuse. Pensez aux dérives récentes d’utopies concrètes telles le communisme… » Pourtant, l’utopie n’a vocation à être ni un programme politique, ni un manuel d’utilisation. Elle est une exploration des possibles. Avant tout, elle stimule des qualités essentielles à l’être humain : sa capacité à rêver et à espérer. Visez la lune car, même en cas d’échec, vous atterrirez dans les étoiles, ajouterait Oscar Wilde.  

Bonne nouvelle : pas besoin pour cela d’attendre le prochain Luther King ! Elles sont là, visibles à qui veut les voir, des utopies qui murissent un peu partout et célèbrent des valeurs telles que la solidarité et le respect de tout être vivant. La proposition d’un revenu universel, jugée aberrante il y a quelques années, est aujourd’hui discutée au World Economic Forum à Davos. Après des siècles d’asservissement, les femmes pourront bientôt décider pleinement de leur vie et avoir une voix égale aux hommes dans une majorité de pays.  Au Brésil, des forêts entières sont replantées, qui remplacent inlassablement celles que nous détruisons. De nouveaux indicateurs de richesse émergent qui intègrent l’écologie et le bonheur dans leurs calculs. Des entreprises et institutions précurseures se transforment vers des modèles de responsabilité partagée afin de donner à leurs membres la possibilité d’exploiter leur potentiel. Le respect de la nature et des êtres vivants réapparait petit à petit au centre des préoccupations agricoles et des processus de production. Enfin, en Europe, pendant que les gouverneurs s’affrontent, des citoyens se substituent à l’Etat pour loger et accueillir des réfugiés fuyant les guerres.

Grâce à Internet, ces graines d’utopies se rassemblent et grandissent aujourd’hui plus facilement. Peut-être les leaders, les médias et les artistes seront-ils sensibles à ces aspirations. Peut-être parviendrons-nous ensemble à réinsuffler l’espoir avant d’être face au mur. Ou peut-être sera-t-il nécessaire de traverser une nouvelle crise afin de laisser émerger le nouveau.

Nous avons tous au fond de nous un potentiel immense qui aspire à être libéré et partagé, une source d’amour et de créativité capable de renverser les barrières érigées au fil des siècles entre les hommes et la nature. A nous de nous retrousser les manches. Car c’est uniquement en continuant de croire en ses rêves, d’avancer, et de se tromper, que l’on continuera de progresser en tant qu’individus et que société.  

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